Le blog d’Emmanuel Wald

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Toute-puissance, paradoxes épicuriens, contes de fées et ponctuation

22/09/2026 | Catégorie : Spiritualité

Qui a dit kamoulox ? J’ai ajouté des intertitres pour essayer de rendre tout ça plus digeste, mais je vous préviens : c’est un peu fouillis. Dans cet article, je vais essayer de rassembler des idées éparses que j’ai eues ces derniers temps à propos du mal et de la toute-puissance divine en leur donnant une cohérence. Mais gardez à l’esprit qu’il s’agit d’un cliché de chantier, pas du tout d’une réflexion mature. Certaines formulations mériteraient d’être retravaillées, certaines affirmations plus étayées… mais ce billet est déjà trop long. Il y aura sans doute d’autres rapports d’étape !

Toute-puissance et amour : le paradoxe d’Épicure

Je pense beaucoup à la « toute-puissance » en ce moment. Dimanche après dimanche, je récite le Credo, qui commence par ces mots : « je crois en Dieu, le Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre ». Et à chaque fois que je tombe sur un débat en ligne entre athées et croyant·es (je n’y participe pas, mais j’aime bien me faire du mal en les lisant), la partie athée utilise le vieux paradoxe d’Épicure : si Dieu est à la fois aimant, omniscient et tout-puissant, pourquoi le mal ? Si Dieu sait que le mal existe et nous aime, c’est forcément, disent-ils, qu’il n’est pas capable de l’empêcher, et, donc, qu’il n’est pas tout-puissant.

Le mal est et restera un mystère à propos duquel nous n’aurons jamais le dernier mot. Je comprends cependant mal l’intérêt de ce paradoxe : il disparaît dès lors qu’on définit la toute-puissance comme la capacité à faire tout ce qui est possible. Cela ne retire rien au défi que le mal représente pour la philosophie et la théologie, selon l’expression de Paul Ricœur, mais ce défi ne se situe pas dans une prétendue contradiction logique entre la toute-puissance et l’amour.

Voilà comment je l’expliquerais : bibliquement, Dieu est l’Amour, et donc l’Amour c’est Dieu. La Création est une réalité finie qui participe à l’amour sans être l’Amour lui-même, puisque si la Création était pleinement amour, alors la Création serait Dieu ! Dieu n’aurait rien créé d’autre qu’un double de lui-même. Par conséquent, la Création doit nécessairement pouvoir connaître le manque d’Amour. La Création ne peut pas non plus être totalement inféodée à Dieu sinon elle ne serait qu’un jouet entre ses mains, c’est ce qu’on appelle, avec une expression que je n’aime pas mais qui suffira pour ce billet de blog, le libre arbitre. La Création doit donc nécessairement :

Le mal n’est donc pas une réalité créée par Dieu, mais les conséquences pratiques de la présence du non-amour dans une création qui n’est pas Dieu. De même que Dieu ne cesse pas d’être tout-puissant s’il n’est pas en mesure de créer un cercle carré, un Dieu tout-puissant et aimant a pu logiquement créer le monde tel que nous le connaissons, parce qu’une autre création aurait été impossible. Ce n’est pas une preuve que Dieu existe, ni qu’il est tout-puissant évidemment ! Un Dieu qui ne serait pas tout-puissant aurait pu aussi créer notre monde, tout comme d’ailleurs il est aussi possible que notre monde ne soit pas une Création du tout et qu’il n’y ait pas de Dieu. Je dis juste que sur le plan purement logique, ce paradoxe ne tient pas puisqu’il y a (au moins) une explication logique qui tient les deux ensemble.

La toute-puissance, ce n’est pas si important …

Mais ce n’est pas ce paradoxe qui m’a fait penser à la toute-puissance aujourd’hui. C’est un passage qui n’a strictement rien à voir avec la théologie, que j’ai lu dans I Eat the Stars de Sarah Wilson, livre dont je reparlerai dans ce blog sous peu. Elle a écrit ceci :

[Rebecca] Solnit a souligné que les quêtes héroïques, selon la structure établie par Joseph Campbell, sont des « récits dans lesquels des figures exceptionnellement puissantes, généralement masculines, défendent et accroissent leur pouvoir (et dans lesquels ce pouvoir est souvent celui de blesser) ».

Les contes de fées sont aussi, bien sûr, des quêtes héroïques. Le ou la protagoniste est contraint·e d’affronter des temps dangereux et des personnages maléfiques, puis revient « dans sa maison » pour guider la communauté au moyen d’un récit moral. Mais, dans les contes de fées, les personnages sont le plus souvent des enfants ou des femmes. Iels ne possèdent pas de pouvoirs supérieurs « héroïques » et commencent généralement avec cinquante verges de retard sur la ligne de départ : iels sont souvent pauvres ou marginalisé·es (Cendrillon), enfermé·es ou isolé·es (Rumpelstiltskin), de très petite taille (Poucette et Peter Pan), ou négligé·es (Hansel et Gretel). Et pourtant iels prennent leur destin en main.

L’épreuve qu’iels traversent est profondément injuste et cruelle. Ainsi, pour survivre — pour mener le récit à son terme pour la lectrice ou le lecteur — ces petits personnages sous-estimés ne conquièrent pas les choses et ne les massacrent pas. Ils forment plutôt des alliances avec d’autres laissés-pour-compte, invariablement de vieilles femmes aux allures de marraines la fée, des elfes, de petits animaux et d’autres allié·es du monde naturel.

Les quêtes héroïques parlent donc de force et de toute-puissance, tandis que les contes de fées parlent de collaboration, de coopération et de communication(1) ; de bonté, d’inventivité, d’écoute et de confiance ; et de la réécriture de l’histoire dans les périodes difficiles. Ils réconfortent également les êtres humains ordinaires en leur rappelant qu’ils ne sont pas Robinson Crusoé : d’autres êtres vulnérables, petits et effrayés ont eux aussi été plongés dans des époques difficiles et incertaines. Ils confirment que les épreuves, et le fait de les traverser avec l’aide des autres, font partie de la vie(2).

Et en lisant ce texte, je me suis demandé si je ne préfèrais en fait pas un Dieu qui ne soit pas tout-puissant. Un Dieu qui fait alliance avec les marginalisé·es plutôt que conquérant ; un Dieu qui collabore, coopère et communique(3) avec la création plutôt que de la dominer, de la maîtriser. Un Dieu de contes de fées… ça me plaît bien comme expression.

… mais c’est important quand même

Mais quelque chose résiste en moi. Ce n’est pas le Credo (en bon protestant, j’inféode le Credo à la Bible, or le Dieu biblique n’est jamais décrit directement comme « tout-puissant », même si aucun texte ne dit non plus le contraire). C’est autre chose. Plus haut, j’ai expliqué d’un point de vue purement logique comment résoudre le paradoxe d’Épicure… mais que cette réponse est froide ! Certes, c’est logique, mais la disproportion entre l’idée d’un Dieu d’amour et la souffrance réellement subie n’est pas résolue. Et elle ne le sera jamais totalement. Cette réponse est une réponse de philosophe (et pas de théologien·ne), de théoricien·ne, un jeu de mots. Un jeu qui s’effondre totalement devant une souffrance réelle et injuste, pas parce qu’elle est fausse, mais parce qu’elle est décalée. À côté. Face à l’insoutenable, on peut se demander si, devant ces souffrances, un Dieu d’amour, s’il était incapable de créer autre chose n’aurait pas mieux fait de ne rien créer du tout.

Face à cette très juste remarque, je ne peux pas proposer de réponse absolue et définitive. Mais je peux proposer des pistes qui ne sont plus théoriques, mais existentielles. Qui ne sont pas universelles forcément, mais qui me sont personnelles.

Déjà, j’essaie de faire le choix de la confiance. Il y a pas mal d’orgueil et d’arrogance à essayer d’expliquer ce qui a bien pu se passer dans la « tête » de Dieu lors de la Création. Que peut-on comprendre à ce qui a pu se passer « avant » que le temps lui-même ne soit créé ? C’est impossible ! On n’a pas les mots, pas les concepts, rien qui nous permette d’imaginer ce qui a pu se passer. Même le mot « se passer » ne convient pas en dehors du temps et de l’espace ! Comme l’a écrit Iain McGilchrist dans un livre que je lirai un jour(4) : « plus une chose est importante, plus il nous faut lutter pour essayer de la réduire à des mots(5) ». Je ne pense pas qu’il y ait une question plus importante que « pourquoi sommes-nous là ? », et il faut répondre à cette question pour répondre à celle du mal. Ces questions ne sauraient être résolues par le langage ; or, je n’ai pas d’autre outil que le langage pour y répondre.

Alors face à ces questions insolubles par nature, j’essaie de simplement remettre mon incompréhension, ma colère, mon refus entre les mains de Dieu. « Je ne suis pas d’accord, Seigneur, je déteste cet aspect de ta Création, mais je crois que tout a un sens, je te fais malgré tout confiance ». Cette première réponse, je la crois essentielle, mais elle ne convaincra personne qui ne soit pas déjà convaincu, j’en ai bien conscience. Elle n’est pas un argument. Elle me porte mais elle ne me suffit pas. Elle est une attitude qui n’empêche pas de chercher à aller plus loin dans les réponses. Et heureusement, pour ce faire, j’ai un chemin : la méditation de la Bible.

La Bible parle du mal sans en faire une théorie. Elle part plutôt de situations subies, certaines étant même attribuées, pour des raisons culturelles, à Dieu ! Mais en mélangeant un peu tout, en interprétant tout en prenant en compte les contextes de rédaction, on tombe sur trois types de réponses. La Bible répond au problème du mal :

En résumé : face à la souffrance et au mal, dans une perspective chrétienne, je réagis donc en ayant conscience de mes propres limitations à comprendre et à combattre le mal. Je crois néanmoins que je ne suis pas seul pour le combattre, et qu’à la fin, non grâce à mon talent mais grâce à Dieu, ce mal sera vaincu, et les injustices redressées.

Mais pour que cette réponse au problème du mal soit forte, j’ai besoin de garder l’idée d’un Dieu qui soit réellement tout-puissant, et dont la seule limite est l’Amour.

L’Amour serait donc la cause du mal ? En tout cas la seule chose qui empêche Dieu d’y mettre un terme ? C’est paradoxal, mais c’est possible. Encore une fois, j’essaie de mettre des mots sur l’indicible, et je n’ai pas la prétention de résoudre des questions aussi fondamentales dans un article de blog, mais c’est un peu un rapport d’étape dans mon raisonnement.

Je l’ai dit plus haut, la Création doit être capable d’« expérimenter » le non-amour et avoir la « liberté » de « choisir » le non-amour. Et la Création a effectivement « choisi » le non-amour (vous comprenez le pourquoi des guillemets j’imagine : la Création n’a pas de conscience ou de volonté, c’est sur un autre plan que ça se joue, je renvoie à la citation de McGilchrist). C’est le sens du mythe(6) d’Adam et Ève : placé dans un jardin en communion totale avec l’Amour avec cependant la possibilité offerte de prendre une autre voie, Adam et Ève, représentant·e non pas de l’humanité mais du Cosmos, ont choisi de prendre leur propre voie.

Mais cette histoire est le début, et non la fin. Dieu a un plan : pour que la Création puisse garder sa liberté et cependant vivre en communion parfaite avec l’Amour, il fallait qu’elle expérimente le non-amour, qui, détestable, sera rejeté une fois « l’expérience » terminée. Notre monde, pour reprendre l’image de Paul (Romains 8, 22) souffre comme une femme qui accouche : elle met au monde un nouveau monde, libre et pourtant pleinement dans l’Amour. Le mal d’aujourd’hui est la condition de l’absence de mal demain.

Sortir du blocage en relisant le Credo

Il y a dans cette explication, comme pour la résolution du paradoxe d’Épicure un côté « théorie froide ». Pour celui ou celle qui souffre, l’idée que cela sert à quelque chose sur un plan cosmique est d’une bien petite aide… Par contre, l’idée que le mal et la souffrance n’aient pas le dernier mot peut être une véritable aide. Savoir qu’un moment difficile à passer n’est qu’un moment change la perspective ! Mais pour que le mal puisse réellement être vaincu, il me faut un Dieu tout-puissant.

Et en relisant le Credo avec cette définition de la toute-puissance en tête, on se surprend à le relire différemment. Surtout si l’on prend en compte un fait peu connu : en grec ancien et en latin(7), les textes étaient écrits au kilomètre, sans espace entre les mots, sans ponctuation. Imaginez donc que la première phrase du Credo s’écrive JECROISENDIEULEPÈRETOUTPU
ISSANTCRÉATEURDUCIELETDEL
ATERRE
avec des sauts à la ligne anarchiques et tout. Il vous faudra non seulement séparer les mots entre eux mais aussi ajouter la ponctuation. Dans ce texte, en français comme en grec et en latin, les mots se détachent facilement ; il n’en va pas de même du tout pour la ponctuation. Et la ponctuation, c’est important ! « On mange, les enfants ! » ça n’a pas du tout le même sens que « on mange les enfants ! ».

Il y a en fait deux manières de ponctuer cette phrase. Les deux sont grammaticalement possibles, et fonctionnent aussi bien dans le texte reçu qu’en français, c’est pratique :

Credo in Deum Patrem omnipotentem creatorem caeli et terrae

Je crois en Dieu, le Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre

Je crois en Dieu, le Père, tout-puissant créateur du ciel et de la terre

Puisque « in » n’est pas répété, les accusatifs qui suivent peuvent être tous liés entre eux — ou pas. Ce qui est rendu en français par le placement de la virgule.

Dans la première forme, la forme classique, la toute-puissance est mise au même niveau que la Paternité. Cela donne une image de la Paternité divine comme un symbole de sa force : le Père, c’est celui qui domine. Cela a du sens historiquement, le Pater familias romain n’était pas reconnu socialement pour sa tendresse, mais plutôt sur la toute-puissance qu’il avait sur sa famille, y compris droit de vie et de mort. C’est sans doute pour ça que le texte a historiquement été compris ainsi.

Mais la deuxième forme, en plus d’être grammaticalement correcte, me semble mieux théologiquement fondée. L’image biblique du Père n’est pas celle de la romanité. Le Père, c’est certes celui qui a autorité, mais c’est aussi celui qui protège (Jérémie 31, 9), qui unit (Malachie 2, 10), qui pardonne (Luc 6, 36), qui aime (Jean 16, 27), … un tout autre univers mental ! Compris comme cela, la toute-puissance est alors liée à l’œuvre (re)créatrice de Dieu. Mais ce qui est mis en avant ici ce n’est pas un Père puissant, c’est un Père d’amour. Dieu est aussi puissant qu’on puisse l’imaginer, mais c’est secondaire : ce qui est premier, principal, c’est qu’il est Père, et Père d’amour. Dieu peut donc être à la fois un Dieu de contes de fées, un Père qui se tient au milieu de ses enfants et qui construit avec elles et eux l’avenir, et un héros puissant lorsque c’est nécessaire. Ainsi la toute-puissance est remise à sa juste place, non comme une force qui écrase, mais qui relève.


1. Les « 3 C » dont parle beaucoup Sarah Wilson dans son livre. ↩︎

2. Sarah Wilson, I Eat the Stars: How to Live Fully and Beautifully in a Collapsing World, Londres : Hay House UK, 2026, p. 239-240. ↩︎

3. Théo dit « C » ! (Si vous comprenez cette blague, félicitations, vous êtes un·e nerd.) ↩︎

4. Mais bon, 80€ et 1600 pages, je vais peut-être attendre la retraite. ↩︎

5. « The more important something is, the more we have to struggle in the attempt to reduce it to language » : Iain McGilchrist, The Matter with Things: Our Brain, Our Delusions and the Unmaking of the World, Londres, Perspectiva, 2023, cité par Colin Breck dans son (excellent) article de blog : « I Don’t Want to Read What You Didn’t Write » (publié le 20/09/2026). ↩︎

6. « Je n’aime pas le mot “allégorique”, je n’aime pas le mot “symbolique”. Le mot que j’aime vraiment, c’est “mythique”. Or les gens pensent toujours que cela signifie “truffé de mensonges”, alors que cela veut en réalité dire : porteur d’une vérité qui ne peut être dite autrement que sous la forme d’une histoire » (William Golding, source). ↩︎

7. Je ne vais pas rentrer ici dans la question de l’histoire de ce texte, très nébuleuse. Il ne remonte pas aux apôtres, contrairement à ce que son autre titre (« le symbole des apôtres ») laisse croire ; il s’agit probablement d’un mélange de textes latins, mais le plus ancien texte que nous ayons est en grec… nébuleux disais-je. ↩︎