Le blog d’Emmanuel Wald

Un blog qui parle bouquins, spiritualité, écologie, geekeries, mais surtout bouquins.

Des îles, des ponts et des Webmentions

05/10/2026 | Catégorie : Informatique

Depuis quelques jours, la typosphère (le petit monde des fans de machines à écrire) s’amuse à réunir deux technologies de deux époques très différentes : les machines à écrire (logiquement) et les Webmentions. Vous savez probablement ce qu’est une machine à écrire. Les Webmentions, en revanche, vous sont peut-être moins familières, sauf si vous fréquentez déjà l’IndieWeb.

L’IndieWeb est un mouvement qui cherche à développer un Web qui soit le meilleur de deux mondes : interactif comme le sont les réseaux sociaux, mais sans que les auteurs·ices ne renoncent à maîtriser leurs créations, afin notamment qu’elles soient visibles pour tous·tes, qu’iels soient sur des réseaux sociaux ou pas, et peu importe lesquels.

Les membres de l’IndieWeb publient leurs contenus sur un site dont iels contrôlent le nom de domaine, puis les relaient sur d’autres réseaux, manuellement ou automatiquement. Cette pratique, appelée POSSE (« Publish on your Own Site, Syndicate Elsewhere » ; « publiez sur votre propre site, relayez ailleurs ») permet de conserver l’original sur son propre site tout en profitant de la visibilité d’autres plateformes.

Lorsqu’une personne répond à l’article depuis son propre site, elle peut envoyer une notification au site d’origine grâce au protocole Webmention, défini par le W3C. Des services comme Bridgy permettent aussi de faire remonter certaines interactions issues des réseaux sociaux. Avec quelques scripts, ces réactions peuvent ensuite être affichées sous l’article original, qui devient un point de rassemblement pour les échanges dispersés sur différentes plateformes.

J’ai découvert l’IndieWeb en remarquant un jour que, sous les articles du blog de Chris Aldrich s’affichaient les commentaires de Reddit, puis ceux de Mastodon. J’ai trouvé ça impressionnant sans plus y penser : le site de Chris est génial, mais à des lieues de la philosophie minimaliste de mon site (il est par exemple inutilisable avec NoScript activé alors que le mien fonctionne sur Lynx… deux salles deux ambiances !). Je faisais du POSSE avant de savoir ce que c’était, parce que ça me semble le plus logique ; pour le reste, je l’ai très rapidement mis dans la corbeille des « trucs chouettes auxquels je renonce par philosophie et/ou incompétence ». De toute façon, contrairement à Chris, je n’ai pas de communauté autour de moi.

Et puis, le récent va-et-vient typosphérien m’a fait me pencher à nouveau sur l’IndieWeb et les Webmentions. J’aime beaucoup la philosophie du mouvement : un Web vraiment personnel, où chacun·e s’exprime librement sans pour autant que chaque site soit une île séparée des autres. Un Web qui redevienne un simple réseau, et pas un réseau de réseaux fermés. Un équilibre entre autonomie et interaction.

Mon site actuellement est une île, j’y suis tout seul. Et toi, chère lectrice, cher lecteur, tu survoles mon île. Mais tu n’y poses pas le pied, tu ne rentres pas en interaction avec cette île. Peut-être le voudrais-tu, mais il n’y a pas de piste atterrissage, pas d’héliport. Tu ne peux pas t’y poser, je ne te fais pas la place pour. Tu pourrais lancer un petit paquet avec un petit parachute pour qu’il se pose sur l’île (envoyer un courriel), mais ça demande des efforts dont on n’a plus l’habitude. Seul sur mon île, j’ai un talkie-walkie géant, mais il faut avoir le bon matériel (Mastodon) pour m’y contacter. Et on va être honnête, il n’y a pas beaucoup de monde qui a ce matériel précis… C’est comme ça que j’ai le plus de contact avec l’extérieur, mais personne ne va se procurer ce matériel juste pour moi.

C’est confortable, mais parfois l’interactivité me manque un peu. Le projet de l’IndieWeb me plaît parce qu’il me permettrait de prendre part à des discussions, de relier mon île aux autres îles, et à laisser des visiteurs·euses entrer. Je crois que le Web est par nature social, c’est sa force, sinon j’écrirais dans mon journal intime. Et le fait qu’il n’y ait jamais plus d’une ou deux réactions à mes articles pourrait peut-être me permettre de concilier mon minimalisme et les Webmentions. Peut-être.

Généralement, les Webmentions sont implémentées ainsi :

Les implémentations exactes diffèrent en fonction du site (WordPress propose des plug-ins par exemple), mais c’est le fonctionnement général.

Il est possible de simplifier cette implémentation. Le script final n’est pas nécessaire : rien n’empêche de rédiger le site à la main à chaque fois qu’il y a une nouvelle notification. Pour un site comme le mien, avec peu de réactions, ça ne serait pas la mer à boire. Le script en lui-même n’est d’ailleurs pas si terrible, sur un autre site, je l’aurais utilisé, mais ici le cahier des charges est que ce site doit rester tout aussi utilisable avec des navigateurs sur terminal. Le moindre petit bout de JavaScript casse cet objectif.

Non, ma vraie gêne vient plutôt de la nécessité de dépendances externes. Si demain, Ryan Barrett cesse de maintenir Bridgy ou si Aaron Parecki cesse de maintenir webmention.io, mon site ne fonctionnera plus comme désiré. Et il y a toute une partie de son fonctionnement que je ne comprendrai plus. Je ne suis pas développeur, je ne sais pas coder, mais je tire une certaine fierté à pouvoir ouvrir le code de mon site et de comprendre le rôle de chaque balise HTML ou XML, de chaque ligne de CSS. C’est une bien petite chose vue la simplicité du site, c’est à la portée de tout le monde, mais ce site est vraiment mon petit coin d’internet. Avec les Webmentions, ce ne serait plus le cas, ou plus autant. L’IndieWeb veut me rendre plus autonome dans mes échanges, mais son adoption me rendrait, dans mon cas, plus dépendant dans la fabrication de mon propre site.

Alors même si j’aime vraiment l’idée des Webmentions et de l’IndieWeb, je crois que pour l’instant je vais passer mon tour. Quitte à être plus Indie que l’IndieWeb. Mon site restera cette île isolée, peu lu. Si vous voulez vous assurer que je ne vous cite pas, vous pouvez vous abonner à mon flux RSS. Et si vous écrivez un commentaire sur un de mes articles ou si vous le citez quelque part, n’hésitez pas à m’envoyer un courriel (à prénom.nom@protonmail.com) !