J’apprends le toki pona
25/08/2026 | Catégorie : Langues
Depuis à peu près un mois (je ne saurais plus dire exactement quand est-ce que j’ai commencé), je me suis mis dans la tête d’apprendre le toki pona. Le toki pona est une langue construite, comme l’espéranto que je pratique déjà couramment, mais avec un twist : il n’y a qu’autour de 137 mots. C’est une langue minimaliste, qui nous oblige à décortiquer notre pensée, pour n’utiliser que des concepts généraux pour l’exprimer.
Dans cet article de blog, je ne vais pas décrire la langue : j’ai déjà publié une page de mon dictionnaire sur le sujet. J’essaie d’y résumer la grammaire pour montrer comment on peut essayer de parler de l’ensemble du réel avec seulement 137 mots (plus ou moins), en réorganisant les notes que j’ai prises en apprenant.
Je vais plutôt ici parler de mon aprentissage lui-même. J’ai deux objectifs en apprenant le toki pona :
- Premièrement, je veux tester l’idée de simplifier mes pensées en utilisant une langue simple. Je passe beaucoup de temps, y compris professionnellement, à réfléchir sur des trucs. Pour cela, j’ai passé des années à m’outiller, j’ai appris des langues anciennes, la critique historique et textuelle, les bases de l’herméneutique, l’histoire de la philosophie et de la théologie, la sociologie, … c’est beaucoup. Je ne dis pas que je repasse par Ricœur, Bultmann et Joüon à chaque fois que je lis, d’ailleurs j’ai énormément oublié, mais leur étude m’a donné des réflexes qui sont bons, mais qui prennent aussi beaucoup de place. Si j’arrive à maîtriser suffisamment le toki pona pour lui faire une place dans ma réflexion, un peu comme j’ai fait une place à la machine à écrire dans mon écriture, alors je suis convaincu que des effets positifs m’attendent. Mais pour le vérifier, il faut essayer !
- Deuxièmement, je veux tester sur une langue limitée les outils et techniques d’apprentissage de langues. Pour diverses raisons, aussi bien persos que pros, je voudrais enfin apprendre l’allemand. À l’époque où j’ai appris l’espéranto, j’ai vécu une montée de niveau assez conséquente en anglais, et je suis convaincu que je n’aurais jamais eu la maîtrise, même imparfaite, que j’ai aujourd’hui de la langue de Shakespeare si je n’étais pas passé par l’apprentissage de celle de Zamenhof. Celle de Lang pourra-t-elle jouer le même rôle pour celle de Goethe ?
Ce qui n’était pas mon objectif, mais commence à la devenir, c’est entrer dans une nouvelle communauté. Depuis quelques semaines (car j’ai lu sur le toki pona avant de commencer à apprendre à lire en toki pona), je découvre les tokiponistes et des gens très créatifs et sympas(1). C’est nouveau, mais j’ai un peu l’impression de revivre ce que j’avais vécu avec l’espéranto, mais à plus petite échelle. Je me réjouis d’avance des discussions et découvertes qu’il me reste à faire.
Pour ce faire, j’ai décidé d’utiliser trois outils (décidément, j’ai envie de faire des listes aujourd’hui) :
- Je suis le cours Wasona, qui est moderne et en français. J’ai cependant l’impression que Wasona n’enseigne pas le toki pona général, mais une variante, relativement compatible avec tout le monde, mais une variante néanmoins. Il enseigne une numération particulière (il n’y a pas de moyen universellement accepté de compter en toki pona), et une système de dérivation du sens particulier (j’en parle plus en détail dans ma grammaire). Mais c’est malgré tout un excellent cours, facile à suivre et progressif.
- J’apprends le vocabulaire (et le sitelen pona, je reviens dessus juste après) avec Anki.
- Je rédige un journal totalement en toki pona. Ça c’est venu en cours d’apprentissage, quand j’ai regardé le documentaire YouTube de Minalor sur le toki pona, où il décrit son propre usage d’un carnet. C'est mon septième jour aujourd’hui ! Record battu (le précédent devait être de deux jours).
Le sitelen pona est un peu particulier. Comme il n’y a qu’un nombre réduit de mots, il est possible de créer un symbole par mot. Il y a plusieurs systèmes concurrents, le plus utilisé, et de loin, est le sitelen pona (qu’on écrit sitelen pona en sitelen pona ; toki pona s’écrit toki pona, il y a plein d’exemples dans ma grammaire et même une page Wikipédia sur le sujet). Je n’avais pas, à l’origine, prévu de l’apprendre ; mais Wasona a fait l’excellent choix de toujours mettre, à côté des mots toki pona en écriture latine, la version en sitelen pona. Sans même m’en rendre compte, j’ai commencé à le retenir, et après m’en être rendu compte, j’ai décidé de faire un effort conscient pour apprendre les autres. J’ai donc créé un deuxième deck Anki, et je me suis rendu compte qu’au lieu de rajouter de la complexité, certains glyphes m’aidaient à retenir le sens des mots. C’est une de mes premières leçons pour l’allemand à la rentrée : utiliser des images dans Anki.
Où en suis-je dans ma maîtrise du toki pona après un mois d’étude ? Bien avancé, je dirais. Je dois encore vérifier le dictionnaire régulièrement, mais à part pi que j’utilise peut-être un peu trop, la grammaire est à peu près maîtrisée. Je décode encore beaucoup quand je lis, mais je sens les progrès se faire rapidement. Comme le dit Minalor dans la vidéo déjà citée (regardez-la, elle est bien, même si elle a un humour… générationnel) c’est assez plaisant de voir les étapes d’apprentissage d’une langue défiler à toute vitesse. Mais ça reste de l’apprentissage, donc ça demande du temps et des efforts. Il me faudra à ce rythme des mois avant de cesser de décoder, mais c’est bien mieux que des années pour une langue naturelle ! Le plus gros défi, c’est de traiter les mots avec beaucoup de souplesse. Mon esprit est un peu rigide.
Et qu’en est-il de mes objectifs ? C’est encore un peu tôt, évidemment. La communauté confirme sa coolité (kulupu pi toki pona li pona mute a), même s’il y a aussi, comme dans toute communauté, du drama, et notamment un grand conflit récemment. Pour le reste, je pense avoir bien saisi Anki, et fait des erreurs que je ne referai pas pour l’allemand. Rien que cela vaut les efforts faits. Je n’ai pas encore commencé à utiliser le toki pona dans mes reflexions, mais mon journal (rédigé entièrement en sitelen pona) me permet de prendre du recul sur ma journée, ce qui est très positif, et fonctionne un peu comme une validation de principe (proof of concept) dans mon esprit. J’ai jamais été doué pour tenir dans la durée ce genre de choses, j’espère que cette fois-ci ça sera le cas, j’ai toujours voulu tenir un journal, et je crois que le côté très esthétique du sitelen pona joue un grand rôle dans ma (toute petite) régularité.
En tous cas, je ne regrette absolument pas le voyage, en tous cas pour l’instant. o tawa pona!.
1 : Mais pourquoi aiment-iels tant Discord ? Toutes les communautés en ligne autour de mes sujets d’intérêt ou presque sont essentiellement actives sur Discord, que ce soit les collectionneur·euses de machines à écrire, les geeks chrétien·nes d’Open Source Church, La Bonne Auberge… Ce logiciel est pourtant nul pour l’usage qu’on en fait. Et ce ne sont pas les alternatives qui manquent… Je regrette le temps des phpBB.